25-05-2018 13:07:57

Vers la « dé-extinction » ?

lun 02 Avr 2018

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Jour après jour, le concept de « dé-extinction » sort du domaine de la spéculation science-fictionesque pour se rapprocher de la réalité. S’il est encore loin le jour où des dodos, des mammouths ou des pigeons migrateurs parcourront nos campagnes, les recherches se multiplient concernant la première phase du projet : le séquençage de l’ADN d’espèces disparues. Ces dernières semaines, une équipe a ainsi annoncé la reconstitution du génome du moa, cet oiseau de Nouvelle-Zélande, incapable de voler et d’une taille conséquente (jusqu’à 3 mètres) qui s’est éteint au 13e siècle, sous les effets de la chasse des ancêtres des Maoris. « Ressusciter et restaurer »Parmi les têtes de file de ce mouvement de dé-extinction, on trouve Stewart Brand (@stewartbrand), le quasi-créateur de la cyberculture, qui a fondé une organisation non lucrative, Revive and Restore. Cette organisation cherche à utiliser les dernières découvertes des biotechnologies pour sauver différentes espèces de la disparition. Pas mal des initiatives qu’elle incube impliquent plus la sauvegarde que la dé-extinction proprement dite. Mais les deux projets les plus spectaculaires concernent la résurrection du mammouth laineux et du pigeon migrateur. C’est surtout George Church (dont nous avons fréquemment parlé dans InternetActu.net) qui travaille sur les mammouths. Le pigeon migrateur était quant à lui un oiseau extrêmement répandu dans l’Amérique du Nord jusqu’au 19e siècle et qui a disparu à l’aube du 20e.
Mais la dé-extinction pose des tas de questions, techniques bien sûr, mais aussi écologiques, éthiques et sociologiques. Image : La feuille de route de Revive and Restore.La chercheuse Beth Shapiro (@bonesandbugs) du laboratoire de Paléo génomique de l’université de Californie a écrit un excellent bouquin en 2015 sur les processus engagés par la dé-extinction : How to clone a mammoth, the Science of De-Extinction. Évidemment, 2015, date de parution du livre, c’est un peu ancien pour un domaine qui avance de jour en jour. Cependant, à part quelques points techniques, l’ouvrage semble à jour sur l’essentiel. Beth Shapiro nous servira donc de guide tout le long de ce dossier.Tout d’abord, se demande Shapiro, qu’est-ce qu’une véritable « dé-extinction » ? Pour elle, la réponse n’est pas tant d’ordre génétique qu’écologique. Il n’est pas nécessaire d’avoir un « vrai mammouth » possédant exactement le génome de ces anciens animaux, ce qu’il faut, c’est qu’il occupe la niche écologique auparavant remplie par le mammouth : « la naissance d’un animal capable, grâce à l’ADN de mammouth ressuscité, de vivre dans l’environnement où un mammouth vivait et agissait (…) sera une dé-extinction réussie, même si le génome de cet animal est au final plus semblable à celui d’un éléphant qu’à celui d’un mammouth. »Pour Beth Shapiro, ressusciter une espèce nécessite plusieurs phases. Tout d’abord, il faut bien sûr se demander sur quelle espèce travailler. Une fois ce choix effectué, il reste plusieurs tâches à accomplir. Il faut obtenir le génome de l’espèce en question, et si celle-ci a disparu depuis longtemps, il sera nécessaire de patiemment le reconstituer ; puis ensuite, il faudra faire naître un spécimen. Enfin, même cela n’est pas suffisant : à quoi servirait un seul et unique mammouth, ou un seul pigeon migrateur ? Il faut non seulement en créer plusieurs, afin d’assurer la reproduction, mais également les réintroduire dans un environnement compatible. Quelle espèce choisir ?
Dans l’idéal, l’espèce choisie devrait permettre une récupération la plus aisée possible de l’ADN. Ce serait parfait d’avoir à disposition de l’ADN « frais », par exemple sous la forme de tissus conservés correctement dans un labo, ou mieux encore, accès au dernier spécimen vivant. C’est par exemple le cas du bouquetin des Pyrénées qui a disparu au début des années 2000. Mais pour une espèce plus ancienne, il faudra alors reconstituer son génome, une opération bien plus compliquée. 
Une fois qu’on a obtenu le génome de l’animal, et produit une cellule embryonnaire, il faut bien sûr trouver une « mère porteuse » suffisamment compatible pour porter l’enfant. Par exemple, la rhytine de Steller, également appelée « vache de mer », était un mammifère marin arctique pouvant atteindre jusqu’à 9 mètres de long. Son plus proche parent est le dugong. Mais un bébé vache de mer risquerait de faire dès sa naissance trois à six mètres de long. Donc plus grand que sa mère…Une autre question qui se pose est sa réintroduction dans son milieu naturel. Si l’animal a disparu assez récemment et sous l’effet de la chasse, alors il y a des chances pour que sa réintroduction se fasse sans trop de problèmes. Ce ne sera pas le cas si l’espèce est décédée à cause d’un changement de l’environnement. C’est le cas du dauphin de Chine, disparu à cause de la pollution. Le dodo, lui s’est éteint suite à l’introduction de nouvelles espèces comme les rats et les chats, qui voyaient dans ses œufs un mets de choix. S’il devait être réintroduit sur l’île Maurice, il faudrait s’assurer qu’il ne serait pas à nouveau victime de ces prédateurs, ce qui supposerait l’établissement de réserves assez strictes et se révélerait donc compliqué. En ce qui concerne le mammouth, en revanche, la réintroduction dans l’espace arctique ne devrait pas trop poser de problèmes. En fait, un scientifique russe, Sergei Zimov, a créé récemment en Sibérie un parc du pléistocène destiné à reconstituer l’environnement des grandes steppes tel qu’il était il y a plusieurs milliers d’années. Finalement selon Beth Shapiro, le mammouth serait un assez bon candidat pour la dé-extinction. Bien que son génome soit difficile à reconstituer, il bénéficierait non seulement d’un environnement assez compatible et surtout, sa parenté très proche avec l’éléphante d’Asie permettrait aux femelles de ces dernières de donner naissance assez facilement aux premiers bébés « néo-mammouths ». Des choix guidés aussi par la culture et l’esthétique
Mais le choix de l’espèce dépend aussi de critères bien plus culturels, note Beth Shapiro.
Elle remarque ainsi, après avoir interrogé ses étudiants, que beaucoup souhaitent voir revenir des espèces disparues à la suite du comportement humain. Une façon de se « dédouaner » et de perdre un peu de sa culpabilité, mais qui peut se révéler au final égoïste et malavisée, note-t-elle. Comme on l’a vu, les espèces disparues le sont souvent à cause d’une destruction de leur environnement et pas seulement à la suite d’une extermination systématique. Il ne servirait à rien de recréer des spécimens qui seraient incapables de réintégrer un environnement leur convenant. Il y a d’autres critères, plus symboliques et esthétiques. Par exemple, pourquoi ne pas travailler sur le rat kangourou, un animal en grand danger qui joue un rôle très important dans les écosystèmes désertiques américains ? Mais, comme le dit Beth Shapiro, « la raison pour laquelle George Church et son équipe de l’Institut Wyss de Harvard ont choisi les mammouths plutôt que les rats kangourous afin de développer la technologie génétique nécessaire à la dé-extinction est que les mammouths sont des mammouths alors que les rats kangourous sont, euh, des rats.  »Stewart Brand, ajoute-t-elle, souhaite lui la résurrection du pigeon migrateur, car il est un symbole de l’Amérique au même titre que l’aigle à tête blanche. Mais sa portée symbolique doit beaucoup aux vols de plusieurs millions d’oiseaux qui obscurcissaient le ciel américain à la fin du 19e siècle. Il ne sera pas facile de ressusciter un aussi grand nombre de spécimens… (mais il existe d’autres raisons, plus scientifiques, pour vouloir la dé-extinction du pigeon migrateur, comme on le verra plus loin)Image : Peinture murale de John Ruthven célébrant le centième anniversaire du décès de « Martha », le dernier pigeon migrateur connu.Quelles sont les bonnes raisons pour effectuer une dé-extinction ? On l’a vu, pour Beth shapiro, l’essentiel n’est pas d’avoir à créer un « vrai » mammouth, mais plutôt un animal ayant son comportement. En fait, il ne faut pas, nous dit-elle, avoir une vision du sujet centrée sur la notion d’espèce, mais plutôt sur celle d’environnement :« Selon moi, c’est cette résurrection écologique, et non la résurrection des espèces, qui donne sa vraie valeur à la dé-extinction. Nous devrions penser à la dé-extinction non pas en fonction de la forme de vie que nous allons ramener, mais des interactions écologiques que nous aimerions voir restaurées ». »Mais en attendant d’aborder cette question écologique, absolument centrale, il faut déjà passer la première étape : comment recréer le premier spécimen d’une espèce disparue ?Les chercheurs ont envisagé plusieurs méthodes pour effectuer une dé-extinction. La première d’entre elles ne nécessite aucune technique génétique particulière. Elle consiste à entamer un processus de sélection « à l’envers » sur des espèces domestiques qui descendent de l’animal à obtenir. Les chiens descendent des loups, les vaches des aurochs, les chats de plus gros félins… Dans tous ces cas, au cours de milliers d’années de sélection par les éleveurs, ces animaux ont perdu une bonne part de leurs qualités existant à l’état sauvage pour devenir, peu à peu, les créatures domestiques (et souvent de plus petite taille) qu’on connaît. Peut-on, par un processus inverse, sélectionner et faire se reproduire les animaux possédant le plus de restes de ces caractéristiques antiques, pour petit à petit récupérer l’animal original ou originel ? Bref, peut-on obtenir un loup des steppes à partir d’un chihuahua ? Le retour des aurochs ?Comme la technologie ultra-moderne n’est pas nécessaire à l’élaboration d’un tel projet, il a pu être tenté dans le passé, et il l’a été… par les nazis. Deux frères, Lutz et Heinz Heck, directeurs des zoos de Berlin et de Munich, se sont lancés dans une tentative de recréation de l’auroch, ce bovidé sauvage qui parcourait les plaines de l’antique Europe. Selon Beth Shapiro, on dit qu’ils auraient agi sur l’ordre de Goering lui-même, grand amoureux de la chasse. Mais d’après un article paru dans Undark sous la plume de M.R. O’Connor (auteure d’un livre sur la dé-extinction, Resurrection Science: Conservation, De-Extinction and the Precarious Future of Wild Things) les objectifs auraient été tout à fait idéologiques :
« Alors que la science naturelle et le national-socialisme commençaient à se rencontrer, ressusciter les aurochs sauvages et indomptés – considérés comme un « sinnbild der Urkraft », ou «symbole de la force primitive» et un exemple de la faune primordiale qui incarnait les véritables idéaux germaniques – devint une mesure du pouvoir nazi lui-même. »Succès ? Selon Beth Shapiro, Heinz Heck aurait affirmé avoir réussi lorsqu’il a donné naissance, en 1932, à un veau à l’apparence effectivement plus « primitive ». Cette race bovine continue aujourd’hui à exister, elle supporte effectivement mieux le froid que ses cousines, mais elle reste plus petite et différente par bien des aspects de l’auroch original. Reste que l’idée de faire revenir l’auroch ne s’est pas arrêtée avec le nazisme, et aujourd’hui des chercheurs bien plus sérieux continuent à travailler sur ce mode de sélection artificielle. Ainsi, nous apprend le site Futurism, le projet Rewilding Europe développe ainsi un programme pour faire revenir les aurochs dans nos contrées. Clonage et modification génétique
Une autre technique de dé-extinction demande des moyens plus modernes, c’est le clonage classique.
Pour effectuer un clonage, on prend le noyau d’une cellule somatique et on l’introduit à l’intérieur d’un ovule. On introduit ladite cellule dans le corps d’une mère porteuse, qui mènera à terme la constitution du nouvel organisme. C’est une méthode qu’on a tentée avec le bouquetin des Pyrénées, espèce qui s’est éteinte en 2000. Mais avant la mort de sa dernière représentante nommée Celia, on a pris des cellules de cette dernière pour tenter de faire survivre sa descendance. En 2003 naquit ainsi un clone de Celia, qui ne vécut malheureusement que quelques heures avant de succomber.Pour les espèces plus anciennes, en revanche, le processus est bien plus difficile. C’est là qu’il faut recourir aux techniques de modification génétique de type CRISPR. Tout d’abord il faut retrouver les échantillons les plus susceptibles de contenir des parties importantes du génome, mais la plupart du temps, les chromosomes sont réduits en purée. En effet, l’ADN se dégrade dès les premières heures suivant le décès. Alors, imaginez ce qui reste après des centaines d’années, voire des milliers ! Ceci dit, la durée de survie de la molécule varie grandement selon les conditions. Par exemple, le froid a tendance à la conserver plus longtemps. Encore une raison pour s’intéresser au mammouth, dont la plupart des restes sont enterrés en région arctique, dans le permafrost (c’est-à-dire des couches souterraines gelées en permanence).Il va sans dire qu’un seul échantillon de l’animal ne suffit pas : il en faut souvent des milliers, pour récupérer un maximum de ces toutes petites séquences d’ADN. Naturellement, il y a des tas de complications. Bien souvent, l’ADN récupéré est le produit d’une contamination et appartient à d’autres organismes, tout à fait contemporains. Et le fait que les chercheurs travaillent dans des conditions ultra-stériles n’y change pas grand-chose. Cette contamination s’est généralement opérée bien avant que l’échantillon soit repéré par les chercheurs. Par exemple les moutons sont arrivés en Nouvelle-Zélande bien des siècles après la disparition des Moas. Cela n’empêche pas l’ADN de mouton contenu dans leurs urines d’avoir pénétré profondément dans le sol, jusqu’à un niveau où les fossiles de Moa étaient enterrés. Une fois qu’on a récupéré suffisamment d’ADN et éliminé les éventuels éléments étrangers, comment procède-t-on pour remettre le puzzle en ordre ? On utilise pour cela un « génome de référence », autrement dit le code génétique d’un animal très proche de celui sur lequel on travaille. L’équipe qui a séquencé le génome du Moa s’est basée sur celui de l’émeu, un autre oiseau de l’hémisphère sud, proche cousin de l’espèce disparue. Pour le mammouth, ce serait l’éléphant d’Asie. Et pour l’homme de Neandertal, évidemment le génome de référence est l’être humain contemporain. Mais évidemment, ce n’est pas si simple ; si les deux génomes étaient totalement identiques, eh bien ce serait le même animal et il n’y aurait rien à faire ! Beth Shapiro compare la situation avec une boite de puzzle. L’image à reconstituer est représentée sur la boite, mais il peut y avoir quelques différences avec le puzzle réel : les couleurs peuvent être différentes, etc. Évidemment, plus les cousins sont éloignés, plus la représentation « sur la boite » s’éloigne du puzzle à réaliser. Dans le cas du néandertalien, par exemple, cela apparaît comme – relativement – facile. L’homo sapiens n’est éloigné de lui que par un demi-million d’années maximum, le processus d’évolution darwinienne n’a pas eu le temps de séparer franchement les deux espèces (la preuve en est d’ailleurs que les sapiens et les néandertaliens pouvaient se reproduire entre eux). Reste ensuite à recréer le génome en question. Pour cela, on se servira encore de la « référence ». On réintroduira dans l’ADN de l’organisme contemporain des gènes appartenant à la race de son ancêtre. Autrement dit, par exemple, on insérera chez l’éléphant des caractéristiques propres au mammouth, comme la résistance au froid, ou la capacité d’avoir de longs poils. En fait, on ne « dé-éteindra » pas complètement le mammouth. On créera plutôt un éléphant modifié ayant des caractéristiques du mammouth. Pour faire naitre le spécimen, on recourra à la technique déjà utilisée par le clonage classique, c’est-à-dire le transfert du noyau « modifié » dans un ovule d’une mère porteuse appartenant à l’espèce de référence.Cette étape possède aussi son lot de difficultés. Par exemple, la femelle éléphant produit très peu d’ovules. Il serait scandaleux, sur le plan éthique, de prélever des centaines d’ovules sur les éléphantes d’Asie (car rappelons, un clonage ne marche pas systématiquement, et il faut souvent répéter l’opération des centaines de fois pour obtenir un embryon viable), alors que cette espèce est elle-même menacée. Par chance, nous dit Shapiro, on a réussi à faire produire des ovules d’éléphantes par des souris !Enfin, cette technique ne fonctionne que sur les mammifères. La reproduction ovipare des oiseaux est beaucoup plus difficilement manipulable. Pour le pigeon migrateur, il faudra procéder autrement. La technique envisagée par Beth Shapiro consisterait à modifier les cellules germinales de l’oiseau à naître, c’est-à-dire les cellules, masculines ou féminines, qui lui serviront plus tard à sa reproduction. L’animal ainsi modifié appartiendrait complètement à l’espèce de ses parents, mais certains de ses enfants, eux, devraient posséder des caractéristiques appartenant à l’espèce disparue.Modifier l’ADN ne suffit pas
Reste qu’il ne faut pas se cantonner à la génétique : l’ADN n’est pas tout ! Même si un jour on réalise une telle dé-extinction, rien ne garantit que des éléments appartenant à l’épigenèse, voire à la culture animale, ne vont pas manquer et modifier profondément le nouvel organisme. Comme se le demande Beth Shapiro : « L’épigénétique compliquera-t-elle les efforts de dé-extinction ? Nous ne savons pas. Si nous modifions un gène d’éléphant contenant des séquences d’ADN de mammouth, il commencera à se développer et contiendra l’épigénome d’une l’éléphante. Dans l’utérus, il sera exposé à l’environnement de développement d’un éléphant : une mère qui a une alimentation d’éléphant, vit dans l’habitat de l’éléphant et exprime des gènes d’éléphant. Il survivra grâce au placenta de l’éléphante, qui exprimera des gènes d’éléphant modifiés par l’épigénome de cette éléphante. »
Et la vie prénatale n’est pas le seul problème : « Qu’en est-il de l’environnement après la naissance ? Les changements épigénétiques s’accumulent tout au long de la vie et sont influencés par l’environnement dans lequel vit un organisme. Jusqu’où ressembler à un mammouth et agir comme lui est-il dû à un génome de mammouth, et jusqu’où cela est-il causé par la vie dans la toundra ? C’est quelque chose qu’il nous faudra apprendre avec le temps. »S’il y a une chose à retenir du livre de Beth Shapiro, et par extension de l’ensemble des recherches en dé-extinction, c’est bien l’idée qu’il s’agit de restaurer des interactions écologiques plus que des espèces proprement dites. Et qu’il s’agit moins de ressusciter de « vrais mammouths » que d’enfanter des éléphants susceptibles de vivre dans un environnement analogue à celui des mammouths…Créer une population
Mais avant de lâcher ces animaux modifiés dans la nature, il faudra vaincre les difficultés de la dernière étape : créer toute une population viable. Et là encore, c’est loin d’être une chose facile.
Ce ne sera déjà pas évident d’obtenir le premier ovule ! A partir de là, plusieurs solutions s’offriront aux chercheurs. La première consistera à cloner cette cellule embryonnaire. Opération somme toute assez facile, mais qui donnera naissance à une population totalement dénuée de diversité génétique. Cela peut rendre sa survie à long terme assez hypothétique, car en cas d’événements catastrophiques (maladie, bouleversement écologique) tous les animaux auront le même type de réaction, et l’espèce pourrait s’éteindre en cas de mauvaise adaptation. Ceci dit, Shapiro nous rappelle que des espèces peuvent très bien survivre avec une faible diversité génétique, comme les ours blancs et… les êtres humains – qui est l’espèce de primate possédant le taux de diversité le plus pauvre ! Autre possibilité : créer une petite population et la laisser se reproduire avec les membres de l’espèce de « référence » ; mais alors les modifications génétiques obtenues après tant de difficultés risquent d’être perdues. Reste la dernière solution : recommencer la première opération en modifiant des cellules différentes de l’individu d’origines, pour créer une population la plus variée possible. Mais rien ne garantit que les modifications donneront les mêmes résultats sur des cellules différentes.Une fois qu’on aura obtenu une population, pourra-t-on la lâcher immédiatement dans la nature ? Évidemment non ! Même si le but n’est pas de maintenir les animaux enfermés dans un zoo, il y aura tout de même une phase de captivité. Et là, autre problème tous les animaux ne réagissent pas de la même manière face à celle-ci. Les éléphants, par exemple, la vivent très mal, ce qui augure mal du comportement des futurs « mammouths »…Il faudra aussi « éduquer les petits », ce qui peut s’avérer facile s’il s’agit d’espèces très « câblées » génétiquement, beaucoup plus difficile pour les animaux très sociaux (comme, encore eux, les éléphants). A noter que la question s’est déjà posée lors de la sauvegarde d’espèces en voie de disparition, en dehors de tout projet de dé-extinction. Beth Shapiro mentionne l’exemple du condor de Californie. Donné comme pratiquement disparu en 1982, les écologistes avaient capturé les derniers spécimens restants, et avaient réussi par une astuce à faire pondre aux dernières femelles condor plus d’oeufs qu’elles ne pouvaient éduquer d’oisillons. Ce sont donc des humains qui se sont chargés de l’éducation, mais ils risquaient, s’ils se présentaient sous leur aspect réel, de favoriser une attitude des nouveaux nés par trop favorables à l’espèce humaine, ce qui pourrait s’avérer dangereux par la suite. Les éleveurs utilisèrent alors des marionnettes à l’effigie de condors pour dispenser leur enseignement !Par la suite les condors ont été relâchés dans la nature et l’opération a été un succès. L’impact écologique
Imaginons que tous ces problèmes aient été résolus. Quel sera l’impact de ces nouvelles espèces sur les écosystèmes ? Quel intérêt de ressusciter le pigeon migrateur ? Ou le mammouth laineux ?
Pour le premier cas, la fondation Revive and Restore donne une explication assez complète du rôle de ces oiseaux dans l’écosystème nord-américain. C’est assez paradoxal comme souvent avec les systèmes complexes, mais il se trouve que les vols de milliers de ces volatiles avaient tendance à perturber la stabilité des forêts américaines, parce qu’ils détruisaient le sommet d’un grand nombre d’arbres, ouvrant ainsi la canopée, ce toit vert qui recouvre les forêts les plus denses. Loin d’en faire des animaux nuisibles, cette « destruction créative » favorisait la variation et le renouvellement de la flore forestière. Comme l’explique la légende de l’image ci-dessous :« Après une perturbation de la canopée, un habitat ouvert dans celle-ci permet au soleil de stimuler la colonisation successive des herbes, des fleurs, des arbustes et des fourrés. Les communautés d’insectes, d’amphibiens, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères changent à mesure que les vieux arbres se régénèrent, que de nouveaux arbres germent et mûrissent, et que la forêt referme de nouveau sa canopée. »Malgré toutes les difficultés mentionnées pour les ressusciter, les mammouths auront au moins une chance, celle de disposer d’un lieu où se développer, le parc du pléistocène de Sergey Zimov. Celui-ci cherche à redonner vie à la toundra en réintroduisant des animaux qui proliféraient dans cette région il y a plus de 12 000 ans. Il ne s’agit pas, précise Nikita Zimov, le fils de Sergey Zimov dans la vidéo ci-dessous (an anglais, mais avec des sous-titres), de créer un lieu touristique ou en tout cas sans utilité immédiate. La théorie derrière ce projet, est, comme l’explique encore Nikita Zimov, que « les animaux peuvent maintenir l’écosystème, créer l’écosystème, développer l’écosystème ». Le retour de gros herbivores dans cette partie du globe pourrait transformer un écosystème appauvri en un environnement beaucoup plus riche. En paissant, les mammouths renouvelleraient le sol, déplaceraient les graines et reverdiraient très vite la région. Mais ce n’est pas tout. Dans le sol de la toundra se trouve enfermée une grande quantité de gaz carbonique : environ 1400 gigatonnes, soit deux fois plus qu’il n’en existe dans l’atmosphère actuelle. Par chance, ce gaz est bloqué par le sol gelé, qui l’empêche de s’échapper… Pour l’instant. Mais aujourd’hui, les étés sont plus chauds tandis qu’en hiver, la neige qui s’accumule (et qui n’a qu’une température de zéro degré) empêche le permafrost de conserver un niveau de froid suffisant pour maintenir prisonnier le gaz dans le sous-sol. Il y a plusieurs années, le permafrost possédait une température de -6 degrés. Aujourd’hui, il est à -3. S’il gagne encore trois degrés, explique Sergey Zimov dans la vidéo, le carbone qui y est capturé s’échappera dans l’atmosphère… »Nous sommes assis sur une énorme bombe de gaz carbonique », renchérit son fils. Image : dans le permafrost, au parc du pléistocène..Si de grands herbivores parcouraient la toundra en hiver, ils auraient tendance à déplacer la neige. Le sol serait alors en contact plus direct avec le froid arctique (à la température bien plus basse que celle de la neige). Ces animaux aideraient donc à maintenir l’intégrité du permafrost… et donc à sauver la planète d’une catastrophe climatique supplémentaire. Aujourd’hui, il y a déjà de grands herbivores dans le parc du pléistocène, comme des bisons, des rennes… Mais de très gros animaux, comme les mammouths ou les rhinocéros laineux, contribueraient encore plus au refroidissement du permafrost.Que penser finalement de toutes ces recherches sur la dé-extinction ? On l’a vu, rien n’est impossible dans cette initiative, bien que de nombreuses difficultés existent à toutes les étapes du projet, qui, si elles ne sont pas résolues feront capoter entièrement la tentative. Ce qui me frappe le plus dans ces travaux, cependant, c’est la manière dont ils permettent de repenser complètement des sujets qu’on croyait bien connaître, tels que la définition d’une espèce animale, comment fonctionne un écosystème, etc. Le simple fait de penser le projet met en lumière une multitude de phénomènes qui étaient connus auparavant (le rôle des pigeons migrateurs sur la canopée, par exemple, le problème de gaz carbonique séquestré dans toundra, etc.), mais qui n’avaient pas forcément été intégrés dans une vision globale. Il me semble que la dé-extinction pourrait bien être un exemple de la science de demain, celle qui se développera lors de ce que Danny Hillis a nommé « l’âge de l’intrication », précisant que nous entrons dans une époque où : « contrairement aux Lumières, où les progrès ont été analytiques et consistaient à séparer les choses les unes des autres, les progrès dans l’âge de l’intrication seront synthétiques et consisterons à réunir les choses. Au lieu de classifier des organismes, nous les construirons. Au lieu de découvrir de Nouveaux Mondes, nous les créerons. » (Re)créer une espèce, construire des écosystèmes comme le parc du pléistocène, nous aide à comprendre un système complexe comme la biosphère.Peu importe finalement que les opérations de « dé-extinction » aient vraiment lieu comme imaginées, ou que nous découvrions des moyens plus efficaces ou plus aisés de sauvegarder la biodiversité et le climat. Le projet aura fait avancer les choses : il nous aura permis d’augmenter notre compréhension des interactions écologiques et il aura produit de la pensée originale et stimulante – n’est-ce pas ce qui compte le plus ?Rémi SussanPocketSignaler ce contenu comme inapproprié

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