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Novitchok : un poison soviétique à l’histoire sulfureuse utilisé contre l’agent double russe

mar 13 Mar 2018

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Mis au point par l’Union des républiques socialistes soviétiques dans les années 1970 et 1980, cet agent innervant est cinq à dix fois plus létal que le sarin ou le VX.
Le Monde
| 13.03.2018 à 14h54
• Mis à jour le
13.03.2018 à 16h33
|

Par Maxime Vaudano

Si la succession des événements depuis l’empoisonnement d’un ex-agent russe et de sa fille, le 4 mars, en Angleterre ne suffisait pas, l’évocation du Novitchok achève de ressusciter les échos d’une guerre froide que l’on croyait terminée. C’est ce poison, dont l’histoire est étroitement liée à celle de la période soviétique, qui a été utilisé pour empoisonner l’agent double russe Sergueï Skripal et sa fille Youlia dans un quartier commerçant de la ville de Salisbury, dans le sud de l’Angleterre.Cette conclusion, à laquelle les autorités britanniques sont arrivées au bout d’une semaine d’enquête, a poussé la première ministre, Theresa May, lundi 12 mars, à accuser directement le gouvernement russe d’être derrière cette tentative d’assassinat.
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Quel est ce poison ?Le Novitchok est une famille d’agents innervants extrêmement dangereux qui « provoque un ralentissement du rythme cardiaque et l’obstruction des voies respiratoires jusqu’à la mort par asphyxie », explique à l’agence de presse Reuters le Pr Gary Stephens, expert en pharmacologie à l’université de Reading, en Angleterre. Concrètement, ce poison inhibe la cholinestérase, une enzyme qui permet au système nerveux de communiquer avec les muscles. Incapable de bouger ses muscles, la victime se trouve dans l’impossibilité de respirer.Si un traitement d’urgence peut permettre de sauver la personne avant que le cœur ne s’arrête, le manque d’oxygène peut provoquer des dégâts irrémédiables dans le cerveau. Huit jours après leur empoisonnement, Sergueï et Youlia Skripal étaient toujours en soins intensifs dans un état critique.Le Novitchok est considéré comme cinq à dix fois plus létal que les deux autres agents innervants les plus connus : le gaz sarin (utilisé par le régime de Bachar Al-Assad contre ses adversaires en Syrie) et le VX (responsable de la mort du demi-frère du président coréen Kim Jong-un, selon la diplomatie américaine).Selon la forme sous laquelle le poison est administré, les premiers symptômes peuvent apparaître entre trente secondes et deux minutes, selon le manuel Responding to Terrorism : A Medical Handbook. Les spécialistes ont connaissance de versions liquides (un fluide incolore qui peut être mélangé à de la nourriture ou jeté sur la peau) et solides (de la poudre ultrafine inhalée par le nez, ou des patchs collés sur la peau) du Novitchok.D’où vient ce poison ?Le Novitchok, dont le nom signifie « nouveau-né » ou « nouveau venu », fut mis au point par des chercheurs de l’Union des républiques socialistes soviétiques dans les années 1970 et 1980, dans le cadre du programme « Foliant ». Son développement répondait à un enjeu stratégique majeur pour les Soviétiques : jouer aux bons élèves dans les discussions internationales sur l’interdiction des armes chimiques, tout en fabriquant secrètement de nouveaux agents innervants surpuissants, résistant aux antidotes traditionnels.Les agents de la famille Novitchok étaient composés d’ingrédients autorisés individuellement, qui ne révélaient leur toxicité qu’une fois combinés. Cette caractéristique présentait un double avantage : les ingrédients pouvaient être transportés individuellement en toute sécurité vers le lieu où ils devaient être utilisés, et ils étaient quasi indétectables par les enquêteurs internationaux en cas de contrôle.Le développement du Novitchok a continué malgré les engagements de l’URSS à mettre fin à son programme chimique, et son existence a, finalement, été découverte par la communauté internationale grâce à des transfuges soviétiques au début des années 1990.Après la guerre froide, la Russie a montré patte blanche en réclamant l’aide des Etats-Unis pour démanteler son arsenal d’armes chimiques, comme le raconte l’organisation américaine Nuclear Threat Initiative. Un partenariat que Moscou a choisi de rompre en 2012, aiguisant les doutes quant à la sincérité de son engagement à tirer un trait sur son armement chimique. Officiellement, la Russie est censée achever par elle-même la destruction totale de son arsenal d’ici à décembre 2020.
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La Russie est-elle derrière cet empoisonnement ?Selon les experts interrogés par l’agence de presse américaine Associated Press, la production de Novitchok requiert une expertise et des mesures de sécurité que l’on ne peut normalement trouver que dans des laboratoires gouvernementaux.En revanche, selon Andrea Sella, professeur en chimie non organique à l’University College de Londres, la Russie n’est pas la seule nation capable de produire du Novitchok. L’analyse des échantillons retrouvés sur Sergueï Skripal et sa fille pourraient permettre de remonter la piste du laboratoire qui a produit l’agent innervant. Pour Alastair Hay, spécialiste de la toxicologie environnementale à l’université de Leeds :« Les agences de renseignement et les gouvernements ont une connaissance raisonnable des différents procédés et méthodes de fabrication utilisés par chaque pays. »Celui-ci s’interroge d’ailleurs sur le choix d’un poison si étroitement associé à la Russie, alors qu’il existe des « méthodes beaucoup plus efficaces » de tuer quelqu’un, sans prendre le risque d’être identifié. « Peut-être que cela fait partie du message », avance-t-il.Pour le gouvernement britannique, en tout cas, le doute n’est guère permis : « Il est très probable que la Russie soit responsable » de l’empoisonnement. « Il s’agit soit d’une attaque directe de l’Etat russe contre notre pays, soit le gouvernement russe a perdu le contrôle de ce produit terriblement nocif et a permis son utilisation par d’autres », a déclaré Theresa May, qui a réclamé la communication par Moscou du « programme Novitchok » à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.La révélation des détails sur l’empoisonnement de Sergueï Skripal et de sa fille a, logiquement, inquiété les habitants de Salisbury. La Pre Sally Davies, cheffe des services de santé britanniques, a toutefois fait savoir à la BBC que le risque était « faible ». Par mesure de précaution, les quelque cinq cents clients et employés passés dans le restaurant et le pub où les Skripal pourraient avoir été empoisonnés ont toutefois été invités à nettoyer leurs vêtements, pour éliminer d’éventuelles traces de Novitchok.

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