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Italie : Antonio Gramsci, la franc-maçonnerie et l’accord de gouvernement entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles

mar 22 Mai 2018

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L’accord de gouvernement entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S) précise, entre autres points,  qu’un membre de gouvernement ne doit pas appartenir à la franc-maçonnerie. Une interdiction qui nous ramène aux origines du fascisme italien?   Le 16 mai 1925, Antonio Gramsci (1891-1937), le philosophe et secrétaire général du Parti communiste d’Italie prend la parole dans l’enceinte de Montecitorio pour tenir son premier et dernier discours en qualité de député.Il avait été élu en Vénétie un peu plus d’un an auparavant, en avril 1924. Dans son intervention prononcée de sa petite voix évoquant plus celle d’un professeur que celle d’un orateur, qui oblige les fascistes, Mussolini compris, à l’écouter attentivement plutôt qu’à le couvrir d’injures comme ils ont coutume de le faire, Antonio Gramsci dénonce la loi contre les sociétés secrètes qui vise à interdire au premier chef la franc-maçonnerie.Ce projet de loi qui sera effectivement adopté est une des pièces maîtresses d’un ensemble de lois et de décrets connu sous le nom de lois fascistissimes qui va faire passer l’Italie de « la dictature légale à la légalisation de la dictature », comme l’écrivent Pierre Milza et Serge Berstein dans leur étude classique et incontournable sur le Fascisme italien.L’année 1926 devient l’année napoléonienne du fascisme, celle où ses lois sont gravées dans le marbre afin que ses institutions deviennent des masses de granit. Cet ensemble de mesures liberticides marque le triomphe du régime fasciste après la crise Matteotti, le député socialiste réformiste assassiné le 10 juin 1924 après qu’il eut dénoncé les fraudes aux élections législatives de 1924, plaçant le combat antifasciste sur le terrain du droit et de la morale.Après avoir laissé libre cours à une nouvelle vague de squadrisme, terme générique par lequel est désigné l’action violente de la Milice fasciste traduisant la volonté révolutionnaire et réactionnaire en même temps d’en finir avec l’ordre ancien et de combattre par une violence sans pitié les opposants, le gouvernement de Mussolini se dote d’un arsenal législatif qui lui donne les moyens juridiques d’instaurer la dictature.Préparé avec soin par le ministre de la justice, l’éminent juriste Alfredo Rocco (1875-1935), le premier projet concerne « la régularisation de l’activité des associations, organismes et institutions et de l’appartenance à ceux-ci du personnel dépendant de l’État, des provinces, des communes et des instituts soumis par la loi à la tutelle de l’État, des provinces et des communes ».OFFENSIVE CONTRE TOUTE DISSIDENCE POLITIQUEIl vise clairement à interdire toute affiliation à une association d’un employé de l’Etat et des collectivités locales, qui sont alors très étroitement sous la coupe du pouvoir central qui a mis fin, en février 1926, à la fonction de maire au profit du podestà, nommé par le préfet qui désigne également les membres du conseil municipal dont l’avis n’est plus que consultatif.En définitive, un fonctionnaire doit être dévoué corps et âme au fascisme. Si cette mesure traduit la volonté totalitaire du fascisme italien de subsumer la société civile sous la puissance étatique, d’interdire toute forme de pluralisme non seulement politique mais encore culturel, elle vise aussi à couper les liens qui pouvaient encore relier l’Italie fasciste à l’Italie de la monarchie libérale (1861-1922).Antonio Gramsci ne s’y trompe pas. Il démontre avec rigueur et sans emphase qu’en voulant interdire la franc-maçonnerie – car c’est bien elle que les hiérarques fascistes veulent abattre – le régime de Mussolini débute une offensive contre toute forme de dissidence politique et idéologique mais aussi contre une famille spirituelle qui a joué un rôle majeur dans le Risorgimento, c’est-à-dire dans la construction de l’Etat-nation italien.Antonio Gramsci n’était pas franc-maçon et ne portait pas dans son cœur cette association qu’il jugeait une des expressions de la démocratie bourgeoise, mais il savait qu’elle était « l’unique parti réel et efficace de la classe bourgeoise » en mesure d’œuvrer au renversement du vieil ordre caractérisant la péninsule italienne encore semi féodale et sous la coupe des prêtres. Aussi, à ses yeux, « (…) qui est contre la maçonnerie est contre le libéralisme, est contre la tradition politique de la bourgeoisie italienne ».En combattant la franc-maçonnerie, le fascisme ouvre le champ à une formidable régression. Cette leçon ne doit pas être oubliée des Italiens : la franc-maçonnerie dans ce pays ne peut se réduire à la mémoire de la sinistre Loge P2 car elle est aussi l’héritage de Giuseppe Garibaldi, dont l’activité généreuse au service du Risorgimento de l’Italie et des peuples dans le monde ne pourrait pas se comprendre sans tenir compte de son engagement de Maçon.Jean-Yves Frétigné, Villiers-Charlemagne (Mayenne), maître de conférences en histoire à l’université de Rouen, ancien membre de l’Ecole française de Rome, est l’auteur d’une biographie de Gramsci, Antonio Gramsci. Vivre c’est résister (Armand Colin, 2017).Signaler ce contenu comme inapproprié

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